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lundi 14 février 2011

Écritures éphémères



Bien souvent, une écriture conçue pour être circonscrite dans le temps pourra acquérir une dimension sentimentale qui lui vaudra qu'on veuille la conserver : un billet de remerciement, une carte de souhait, une carte postale...

La plupart du temps toutefois, l'écriture est éphémère... des notes de travail, une annonce sur un babillard, un échange de numéro de téléphone... On ne conserve pas ces écritures. On jettera à la poubelle la première ébauche d'un rapport ou celle d'un compte-rendu d'une réunion, une liste d'épicerie ou de choses à faire... On effacera au cours de la journée même le menu du jour dans un restaurant...



La plupart du temps d'ailleurs, les outils dont on se sert pour ce genre d'écriture... crayon, craie, même les stylos-bille, sont aussi éphémères que les traces qu'ils ont laissées sur un support matériel. Les utiliser revient à les détruire. Pourtant, ils sont omniprésents dans nos vies.



A shorter English version of this text can be found on Rhodia Drive.

samedi 29 janvier 2011

Éphémérides



Je constate qu'il y eut une conférence sur la philosophie de Platon. 

Une gaine de papier-collant enserre une partie de l'affiche sur le poteau de téléphone. Le papier déchiré révèle à l'observateur attentif la dure réalité des marques du temps.

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L'humain abat des arbres, les déforme, les transforme, les informe... il les taille pour en faire des poteaux de téléphone, et il les replante dans le sol, tels de grands crochets, pour tisser des réseaux de fils de métal. Il y stimule des électrons, qui se relaient pour porter des messages éphémères, se codant, décodant, se codant à nouveau, se répondant, se croisant, s'entremêlant, se composant et tournant en rond dans une tour de babel...

L'humain abat aussi ces arbres et les déchiquette pour en faire du papier, sur lequel il imprime des informations, des conversations, des messages, des annonces de vente de garage, de cours de danse, des mots d'amour, des réflexions...



L'humain arrache des tonnes de métal du sous-sol, qu'il raffine, fond, tord, recompose, moule en formes de clous ou d'agrafes ... Il plastifie et enrubanne le pétrole qu'il suce des profondeurs de la terre ...

Les éléments subissent les ravages du temps, se décomposent, lentement...

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La pensée immatérielle, idéaliste, tout en étant matérialisée par les écritures, transposée et entreposée dans les cavernes oubliées de bibliothèques tapissées de volumes de parchemins défiant le temps, traverse les âges miraculeusement...

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En passant le temps, auriez-vous perdu un code?

mercredi 12 janvier 2011

Méditation sur le temps qui passe...

Il y a 23 ans, j'amorçais une nouvelle étape de ma carrière. J'avais obtenu un nouvel emploi qui m'obligeait à rehausser mes compétences en rédaction de textes dans ma deuxième langue, l'anglais. Je m'étais donc inscrit à un cours du soir, Essay Writing, à l'université. 

« On the Eve of Turning Forty », et mon journal d'aujourd'hui...

Le 11 janvier 1988, à la veille de mon quarantième anniversaire, j'ai donc commencé à rédiger un journal en anglais. Quatre mois plus tard, je remettais un « essai » d'une dizaine de pages pour répondre aux exigences de ce cours. Ce texte s'intitulait « On the Eve of Turning Forty ». C'était le bilan d'un homme, encore jeune, qui avait vécu le Flower Power une vingtaine d'années plus tôt, qui avait participé activement aux mouvements sociaux et politiques de son époque... et qui prenait acte de l'embourgeoisement de sa génération, celle qui avait contesté non seulement les guerres impériales et la course aux armements nucléaires, mais qui avaient aussi remis en question le matérialisme ambiant de notre société.
We had questionned the unrestrained materialism of our parents' generation. We had somehow sensed that such wanton consumerism was wasteful and on the long-term ruinous. It took more than a decade before energy conservation became the norm, at least in principle...
... et ainsi de suite. Quelques lignes plus loin, je reconnaissais que le « mouvement » avait ralenti, qu'il s'était essoufflé. J'affirmais que je croyais que l'esprit de ce mouvement demeurait latent, prêt à ressurgir au moment opportun. Je continue de le croire aujourd'hui.

Je relis ces lignes et je constate que je ne me faisais pourtant pas complètement d'illusion.
Time has taught me that we may not yet be any wiser than our precedessors in managing our world, or any part of it.
Vingt-trois ans plus tard, je prends le temps de méditer sur le temps qui passe. 

***

Ma génération n'a pas mieux fait que la précédente. Je serais mal placé pour lancer la première pierre de blâme à qui que ce soit. Nous faisons tous partie du troupeau qui se lance aveuglément devant la falaise, prêts à se lancer dans le vide... Nous sommes en crise certes. Mais ce n'est pas uniquement une crise économique : c'est toujours, comme ce l'était dans le passé, une crise de valeurs... de valeurs morales, comme si on avait oublié que l'économie est une science sociale, une science qui comporte des dimensions morales, qui ne se mesurent pas avec des équations.

Mais trêve de mauvaise conscience, et de nostalgie... Malgré l'actualité, malgré les indices du contraire, je me refuse d'accepter que le pire est encore à venir. Mais là, j'ai bien peur de me faire des illusions.

***

Je m'interroge sur le temps qui file...

Aujourd'hui je marque le temps qui passe ...
Il y a trois ans, au moment de célébrer mes 60 ans, j'ai recommencé à  rédiger mon journal, à la main, sur une base plus régulière et constante. 

Ce fut là le début d'une aventure. Je ne pouvais pas soupçonner que cette démarche allait m'entraîner sur des sentiers fascinants : ceux de la découverte des dimensions matérielles de l'écriture depuis son invention il y 51 siècles à Sumer.

J'ai conservé une copie papier du texte que je décris ci-haut. Cette semaine, lorsque j'ai relu cet essai sur la quarantaine, j'ai constaté que le texte est imprimé sur du papier. L'encre a pâli. Le papier a jauni. Le texte repose sur une matière fragile. 

Étant donné l'époque, j'ai probablement rédigé un plan au crayon, ainsi que des premiers jets, au crayon aussi, avant de le composer à l'aide d'un ordinateur. Ce n'est qu'au cours de la décennie suivante que je commencerais à rédiger des textes directement à l'ordinateur, sans passer par une étape manuscrite au préalable. Mais je ne sais pas si j'ai conservé ces ébauches manuscrites. Il faudrait que je retrouve le dossier que j'avais constitué pour la rédaction de cet essai. 

Je ne me souviens pas non plus d'en avoir conservé la version électronique. Je sais toutefois que, même si je l'avais conservée, ce ne serait pas facile de décoder cette version électronique afin de réimprimer le texte. Le disque sur lequel ce texte fut enregistré est considéré comme étant une technologie périmée. Depuis cette époque, on a changé plusieurs fois les instruments, les supports et les techniques d'enregistrement. Il serait possible aujourd'hui de recoder ce texte à l'aide d'un instrument qui « lit » un texte imprimé. Mais, contrairement au manuscrit ou à l'imprimé, il me faut un instrument pour décoder ma propre écriture sur un support de nature électronique. L'avènement de ces nouveaux systèmes techniques transforment notre rapport à l'écriture.

Si vous lisez ces lignes, c'est parce que vous êtes, comme moi, connecté au vaste réseau de l'Internet. En 1988, ce réseau, tel que nous le connaissons aujourd'hui, n'existait pas. Il y avait certes un réseau. Il était réservé à un nombre limité d'universitaires et de militaires. Ce réseau n'était pas encore accessible à l'ensemble du monde. Le texte que vous lisez a été rédigé à l'aide d'un ordinateur, par l'intermédiaire de ce réseau universel. Il ne sera pas sauvegardé sur mon propre système domestique. Il est codé, quelque part je ne sais où, dans un gigantesque entrepôt, dans un dédale électronique qui ne laisse pas de trace visiblement tangible. Si je ne l'imprime pas, je n'en aurai pas d'autre copie. Cela m'inquiète, me fait prendre conscience de ma fragilité, de la fragilité de mon univers.

***

Ce n'est pas pour satisfaire des élans de nostalgie que j'écris ces lignes. C'est pour marquer le passage du temps. Je m'interroge sur la lecture de mon époque : comment interpréter cette évolution du monde et de ses civilisations? Et notamment, entre autres, parmi les multiples manifestations de ma et de nos civilisaitions, je m'interroge sur l'évolution de l'écriture. 

L'écriture marque nos vies. 

Écrire est un acte physique. L'écriture forme notre cerveau. 

Apprendre à écrire n'a jamais été facile, pour qui que ce soit, et à quelque époque que ce soit. C'est l'un des apprentissages les plus longs et difficiles qui soient. Apprendre à écrire constitue un des passages que nous franchissons au cours de la vie, un des premiers qui nous font passer du monde de l'enfance à celui des adultes. 

C'est ainsi aussi un acte social. Elle informe nos civilisations. L'écriture évolue donc en symbiose avec nos civilisations.

Autrefois, l'écriture matérialisait le langage et nos pensées; elle les codait. Aujourd'hui, la télématique code l'écriture. C'est un des systèmes techniques qui uniformisent le monde contemporain. L'ensemble de ces codes constitue peut-être la base d'une nouvelle civilisation, la première civilisation mondiale, celle de l'avenir...

mercredi 22 décembre 2010

Le plaisir d'écrire à la main

Rien n'est plus léger que de tenir une plume, ni plus heureux; les autres plaisirs sont éphémères, et leurs ravissements nocifs. La plume apporte la joie quand on la prend en main, et la satisfaction quand on la pose.
Pétrarque
Mes plus lointains souvenirs sont liés à l'écriture. J'ai toujours aimé écrire, tout comme j'ai toujours aimé lire. Néanmoins, le plus lointain souvenir que je puisse rappeler à la surface de la conscience est vague, imprécis : tracer des suites infinies de lettres sur des lignes dans un cahier ligné d'écolier, avec une plume qu'on trempait dans l'encre. De grandes grosses lettres... aussi belles et parfaites que le bras et la main d'un enfant pouvait le faire. Bien entendu, on tachait la page blanche du cahier de pratique et on se tachait les mains d'encre... Il fallait bien casser les œufs pour faire une omelette, n'est-ce pas?

Il y a une quarantaine de mois, j'avais visité une exposition spéciale dans un des musées de ma région. De passage, par curiosité, dans la boutique du musée, j'ai remarqué qu'on y vendait des ensembles de plumes métalliques et de portes-plume, ainsi que des encres et des carnets. Les souvenirs d'enfance ont refait surface, ont surgi des replis de ma mémoire : j'ai eu plaisir à apprendre à tracer mes premières lettres, à m'appliquer à leur donner forme, à les assembler, à former mes premiers mots. J'ai acheté un de ces ensembles, en me promettant de me consacrer à la calligraphie lorsque viendrait la retraite, lorsque je disposerais de plus de temps à perdre.

Reconstitution personnelle de vieux souvenirs d'une enfance ressuscitée...
pupitre d'écolier, encrier, encre, plumes, porte-plume, papier buvard, coffre à crayons...

Quelques mois plus tard, il y a trois ans, je recevais un ensemble de stylo-plume et de stylo à bille roulante en cadeau. Ce fut l'étincelle qui raviva une passion qui était demeurée latente pendant des années. J'ai fouillé dans mes tiroirs. J'ai réanimé ma vieille plume. Celle qu'on m'a donnée en cadeau lorsque j'ai amorcé le deuxième cycle de mes études. J'avais douze ans. Je la surnomme ma collégienne.
À la même occasion, à l'aube de mes soixante ans, donc, j'ai résolu de prendre le temps de le perdre... à écrire... Pendant des années, j'ai pratiqué le métier de scribe, au service d'organisations plus ou moins grandes. Désormais, je prendrais le temps d'écrire pour me faire plaisir... pour mettre de l'ordre dans mes ruminations... J'aurais pu le faire en me servant d'un ordinateur. J'ai choisi de le faire manuellement. Ce fut là une prise de conscience. J'ai constaté que j'écrivais mal, que j'avais de la difficulté à écrire lisiblement, moi qui m'enorgueillissait déjà, il y a longtemps, d'avoir une belle main d'écriture. 


Ma collégienne, qui m'accompagne depuis un demi-siècle...
J'avais négligé mon écriture. Comme tous ceux dont c'est le métier d'écrire, j'ai adopté l'ordinateur dès le début. Deux décennies et plus ont passé. Je n'utilisais plus le crayon, le stylo ou la plume que pour prendre des notes, griffonner des ébauches, dresser des listes ... Avec le temps, j'étais devenu très habile à manipuler le clavier et la souris. On avait l'impression que nos doigts suivent plus facilement le rythme de la pensée. La réalité, c'est qu'on appréciait la facilité avec laquelle on pouvait composer. L'ordinateur augmentait le plaisir d'écrire. Alors, pourquoi vouloir revenir en arrière, reprendre la pratique de l'écriture manuelle.

Au point de départ, je n'avais pas l'impression de faire marche arrière. Je voulais tout simplement renouer avec le plaisir d'écrire à la main.

Je me suis donc procuré quelques livres sur la calligraphie. À vouloir soigner mon écriture, j'ai vite compris qu'il me fallait ralentir, que je ne pouvais écrire aussi « vite » à la main que je le faisais à l'ordinateur, que je devais réapprendre à prendre le temps. J'ai constaté qu'il me fallait réapprendre à tracer mes lettres. C'est difficile d'apprendre à écrire; c'est du travail, un travail minutieux; on l'oublie avec le temps. Avec la pratique, des heures de pratique, le geste d'écrire devient plus aisé; je le maîtrise aujourd'hui beaucoup mieux.

Je voulais tout simplement renouer avec le plaisir d'écrire à la main.